Grandes explications pour petits rabotages…

MàJ : Pour aller plus loin > la lettre (merci Sylvain 😉 ) et le blog de Sylvain avec des infos fraiches.

Mercredi 21 Mai 2014, le Canard Enchainé lâche une bombe: »La SNCF a commandé près de 2000 nouvelles rames pour ses futurs TER. Problème: elles sont un poil trop larges. Il faudra raboter les quais de centaines de gares ».

Evidemment, une telle info est reprise en boucle et commentée à tour de bras sur les réseaux sociaux. Evidemment, personne ne rate une si belle occasion de dénoncer la gabegie publique et de taper sur la SNCF, forcément chère et incompétente. Pas grand monde pour aller vraiment chercher les infos dont certaines sont pourtant dans l’article du Canard.

Voila encore du boulot pour les bloggeurs cheminots !

Premier étonnement de ceux qui connaissent le dossier, le chiffre de 2000 rames commandées. L’article du Canard parle des rames Regiolis de chez Alstom et des rames Regio2N de chez Bombardier. A l’heure actuelle, il y a une commande de 216 rames Regiolis et de 197 rames Region2N. On en est donc à 413 rames commandées. D’où vient le chiffre de 2000 ? Mystère.

Une rame Bombardier Regio2N en essais entre Mâcon et Valence. ©Sylvain, cheminot

Une rame Bombardier Regio2N en essais entre Mâcon et Valence. ©Sylvain, cheminot

 

Vient ensuite la lecture de l’article où l’on apprend que les rames ont été commandées par la SNCF après avoir « interrogé Réseau Ferré de France (RFF), propriétaire et gestionnaire des rails de l’Hexagone » sur le fait qu’elles « puissent rouler sans problème sur les voies ».

La SNCF a donc défini le cahier des charges transmis aux constructeurs en se basant sur les chiffres donnés par RFF. Mais alors, ça change tout ! La bourde vient donc de chez RFF. Pourquoi, dans ce cas, titrer sur la SNCF ? Une fois de plus, on constate que personne n’a suivi la séparation SNCF/RFF qui date pourtant de 1997. Français, mettez vous le dans la tête, le chemin de fer, ce n’est plus SNCF. C’est RFF, SNCF, l’état, les régions. La SNCF n’est plus chez elle sur les voies et elle loue le droit de passer comme vous payez votre péage pour emprunter l’autoroute. Malheureusement, tout le monde s’en fout et dès qu’on parle de train, on charge la mule SNCF.

Toujours dans l’article du Canard Enchainé, on découvre l’origine de l’erreur. RFF a transmis à la SNCF le gabarit des quais tel qu’il est prévu par la norme actuelle. Problème, certains anciens quais n’ont jamais été mis à cette norme.

Et puis la nuit passe et de nouvelles informations apparaissent par la voix de blogueurs ou par un communiqué de presse de RFF. Le souci de gabarit était connu et les rames ont été commandées en toute connaissance de cause. Les travaux de mise au norme des quais sont donc prévus et tout à fait normaux. Après tout, une mise aux normes, quoi de plus normal ?  On le fait bien dans les bâtiments voyageur pour faciliter l’accès aux personnes à mobilité réduite. Du côté des voies, on renforce aussi des sous-stations électriques pour permettre le passage de trains plus gourmands en électricité. On a d’ailleurs déjà raboté certains quais quand les autoroutes ferroviaires ont été mises en circulation. Les wagons Modalhor servant au transport des remorques de poids lourds sont en effet plus larges et plus bas que les autres. Leur passage a également demandé de surbaisser certains éléments comme les signaux nains ou les pictogrammes des TVP (Traversée des Voies par le Public).

©Sylvain, cheminot

©Sylvain, cheminot

Bref, ça se fait tous les jours d’adapter une infrastructure à l’évolution de la technologie. Le travail est engagé depuis longtemps, car il s’agit des normes internationales de l’UIC devant répondre à la nécessaire mise à niveaux des installation concernant les personnes à mobilité réduite, le confort (largeur des trains), la compatibilité entre gabarits européens, afin de rendre inter-opérables tous les matériels sur tous les réseaux à terme (le gabarit est donc en cours de standardisation dans l’Europe, comme la signalisation ERTMS/ETCS).

Regiolis sur le chantier de Toulouse ©@Conducteur_SNCF

La baudruche se dégonfle donc copieusement ! Mais qui a lancé le buzz ? Selon Arrêt sur images, la source du Canard Enchainé serait Alain Rousset, président de l’ARF, l’Association des Régions Françaises. L’élu socialiste précise, dans un article des Echos, qu’il est hors de question pour les régions de mettre la main à la poche pour l’adaptation des quais au passage des rames. Cette intervention soulève une question. Comment se fait il que les régions ne semble pas être au courant du problème des rames qu’elles  ont commandé ? Parce que, depuis la régionalisation des transports, la SNCF passe la commande mais pour les conseils régionaux. Ce sont eux les décideurs finaux des achats de matériel roulant. A ce propos les quelques régions étant depuis réunies pour l’achat de matériel roulant auraient dû, si elles avaient passées cette commande au nom de leur association, respecter les mêmes normes de confort ainsi que les standards UIC et Européens et donc demander elles aussi à RFF de mettre les quais « à jour ».

Au point où nous en sommes dans cette affaire, il semblerait donc que l’on soit plutôt face à une bagarre entre entités publiques (SNCF, RFF et ARF) pour savoir qui va payer la douloureuse. On est donc bien loin de la bourde découverte à la dernière minute.

Si c’est bien le cas, on peut encore saluer la belle réussite de la séparation SNCF/RFF et de la dilution des responsabilités entre les transporteurs et les autorités organisatrices des transports.

Cet article est co-signé par @Conducteur_SNCF et Sylvain, cheminot

Advertisements