Une tournée…

Sur un train, le conducteur est comme le Bon Dieu ! Quand tout va bien, tout le monde s’en fout. Quand tout va mal, tout le monde attend un miracle !

Le conducteur fait partie intégrante de la machine. Il la ressent dans son corps, dans sa chair. On finit souvent par oublier sa présence. On sait qu’il est là, mais on n’y pense pas. Malgré tout ce qui se raconte, à la télé, dans les médias et sur les réseaux sociaux, personne n’hésite à dépendre de lui. Il est comme la machine : il est devant, il fera ce qu’il faut !

Imaginez un train qui roule, en pleine nuit. Dehors, un brouillard à couper au couteau s’est abattu sur un paysage quasi désert, sans une lumière à l’horizon. Les voyageurs sont assoupis, fatigués, lessivés par un voyage qui n’en finit pas. Le chauffage et le bruit lancinant des essieux ont fini par avoir raison des plus résistants…Devant ce monstre de 700 tonnes qui déboule dans un paysage surréaliste, deux phares qui trouent la nuit mais qui n’éclairent rien. Un peu au-dessus, dans la tôle, derrière les glaces sales et graisseuses, il y a des yeux ! L’homme est immobile. Le regard fixe quitte brièvement la nuit, par instant, pour surveiller les appareils. Il est assis sur un obus qui fonce vers un mur, mais il n’a pas peur. Il n’y pense plus depuis longtemps. Il sait bien que, de toute façon, si quelque chose se trouve devant, il n’y peut rien…

En fait, tous ses sens sont tendus, en alerte permanente. Il se bat contre la montre, la pluie qui enlève l’adhérence, le brouillard qui l’empêche de se situer précisément, les signaux visibles une fraction de seconde, et qu’il doit reconnaitre absolument, dans le bruit infernal des ventilateurs qui refroidissent les moteurs de traction…Il est fatigué, lui aussi. Ce n’est qu’un homme. Ses yeux lui font mal. Son train a quelques minutes de retard, alors il tient le « trait ». Le trait, c’est l’aiguille du tachymètre qu’il doit tenir sur la vitesse maxi, 160 aujourd’hui et sur cette ligne. Il sait que la prochaine gare est proche. Il ne voit rien, mais doit amorcer son freinage 1500 ou 2000 mètres avant le quai. Pas trop tôt, car il perdrait des précieuses secondes, et surtout, pas trop tard… Des centaines de personnes sont derrière lui, qui lui font confiance. Il ne les voit jamais, mais il le sait. Il sait aussi qu’il ne peut compter que sur lui-même. Il n’y a personne d’autre. Il est seul…

Arrêt. 2 minutes. Pas question de se détendre. Juste le temps d’annoter son bulletin de traction, puis préparer l’étape suivante dans son esprit. Il se penche à la fenêtre, sous la pluie battante. Où est donc ce satané chef de gare ? … Enfin, loin derrière, il voit un homme ruisselant sous sa casquette, qui agite sa lanterne… C’est reparti !

Quelques heures plus tard, c’est fini. Tout s’est bien passé. C’est un train normal, il n’y a rien à dire. Le conducteur est épuisé, et il voit les premières lueurs du jour, au loin. Il faut encore rentrer la machine au dépôt… ça traine, c’est long. Il fait froid, humide. Tout est mort et triste. Il prend sa chambre, trois mètres sur deux, pas de quoi pavoiser, mais il s’en fout. Il repart dans neuf heures, et il a décidé de ne pas se lever pour manger, à midi. L’ennemi, sur la prochaine tournée, c’est le sommeil. Pas la faim ! Mais il ne dormira pas, ou mal. Il s’est battu toute la nuit pour avoir les yeux ouverts. Maintenant, il ne peut plus les fermer… Il pense à sa famille qui est loin. Est-ce que tout va bien, il est seulement un peu triste. Si ça va mal chez lui, dans le boulot c’est la galère…

L’heure arrive. Il n’a vu personne, il faut y aller. Envie ou pas, c’est pareil ! Il tombe toujours des cordes, et il doit faire un ou deux kilomètres pour effectuer la relève de son train. Le parapluie est interdit dans les emprises ferroviaires, mais tant pis. Personne ne comprendrait qu’un train parte en retard parce qu’il pleut… Il est résigné depuis longtemps. C’est sa vie…

Publicités